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Tester, c'est douter : le patron de Proton impose à ses équipes l'IA en roue libre

Nicolas Lecointre ·
Tester, c'est douter : le patron de Proton impose à ses équipes l'IA en roue libre

Fin août, sur le canal Slack consacré à la sécurité chez Proton, l'éditeur suisse de la messagerie chiffrée Proton Mail, un employé a proposé de prendre au moins quelques jours pour pentester le code fraîchement écrit avant de le pousser en prod.

Andy Yen, le patron de l'entreprise, lui a répondu en toute délicatesse que c'était des conneries et surtout "une mentalité de loser", puisqu'on peut évidemment être rapide et sûr à la fois.

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Le CEO a également demandé à ses équipes d'arrêter de façonner amoureusement tout leur code à la main, et d'utiliser davantage l'IA (et d'y aller franchement, hein).

Comme on dit, tester, c'est douter.

Mais la bonne vieille vanne des devs passe un peu moins bien dans une entreprise qui a bâti sa réputation sur la confidentialité et la sécurité, avec un VPN et un gestionnaire de mots de passe en plus de sa solution Proton Mail.

Cet échange fait partie de l'enquête publiée hier par le site américain 404 Media, qui est parvenu à se procurer plusieurs messages Slack et des enregistrements de réunions, et a recueilli neuf témoignages d'employés.

Ils décrivent une entreprise qui fonce à fond de balle sur l'IA, et où plus grand monde n'ose contredire le patron, même lorsque cela concerne la sécurité.

90 % du code d'octobre écrit par l'IA

En octobre, 90 % du code produit chez Proton a été écrit par l'IA, selon le CTO Bart Butler (info obtenue dans l'un des enregistrements). Une bonne partie passe par Claude, l'IA d'Anthropic, qu'Andy Yen recommande lui-même sur Slack.

Fin août, Andy Yen a prédit que d'ici la fin de l'année, la plupart de ses développeurs ne coderaient plus et passeraient à l'écriture des spécifications des tests.

L'IA coderait ces tests et les lancerait elle-même, pour valider un code qu'elle aurait aussi écrit. Les humains, eux, ne seraient plus capables de relire ce code, mais ça, Andy, il s'en fout.

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Dans la foulée, le CEO, toujours aussi inspiré, a annoncé que 2026 serait la dernière année où Proton embaucherait des ingénieurs : l'entreprise recruterait ensuite plutôt des profils de product managers pour construire avec l'IA.

Il a aussi ouvert une adresse mail où les employés peuvent signaler ce qui les empêche d'utiliser davantage l'IA. La direction promet "d'écraser ces obstacles sans pitié" (l'histoire ne dit pas si des humains en font partie 💀).

Un logiciel installé sur les ordinateurs des employés mesurerait même la quantité de code que les équipes techniques produisent avec l'IA.

Le manifeste qui enterre la programmation

Un vendredi après-midi de septembre, Bart Butler a publié sur Slack ce qu'il appelle lui-même un manifeste de l'IA, avec ce message aux ingénieurs : "Votre ancien job n'existe plus."

On imagine aisément que l'annonce a là aussi dû faire son petit effet.

Dans ce manifeste, le CTO demande trois changements :

  • Le travail des ingénieurs consiste désormais à aider les LLM à écrire un meilleur code, plus vite.
  • La majorité du code doit être relue par l'IA plutôt que par des humains.
  • Et toute l'entreprise doit s'engager dans cette transformation.

Un employé a fait remarquer qu'annoncer la mort de la programmation un vendredi après-midi n'était peut-être pas nécessaire. Bart Butler lui a conseillé d'y réfléchir pendant le week-end et de venir poser ses questions de vive voix lundi plutôt que sur Slack (et bon week-end, frérot !).

Auprès de 404 Media, un employé reproche au manifeste d'exagérer ce que les LLM savent faire aujourd'hui, sans un mot sur ce qu'ils ne savent pas vraiment faire, comme maintenir une grosse base de code dans la durée.

La sécurité, loin dans les priorités

Dans la discussion de fin août sur le pentest, un autre ingénieur a demandé à Andy Yen comment s'assurer que le code écrit par l'IA ne contient pas de failles. Il a prévenu que l'IA ne réglerait pas ces problèmes comme par magie, d'autant que la sécurité arrivait alors loin dans les priorités de Proton.

De quoi faire tiquer si vous confiez vos mails ou mots de passe à Proton.

Andy Yen n'a pas répondu directement à l'ingénieur. Il a plutôt redit que seuls les losers pensaient qu'il faudrait ralentir, et conseillé aux équipes de mieux rédiger leurs prompts.

Selon lui, chaque développeur a le temps de vérifier son code. Avec les modèles d'IA mis à sa disposition, il peut même le faire plus vite qu'avant. Un employé précise quand même que les ingénieurs s'efforcent toujours de construire des outils sûrs.

Des entretiens pour garder son poste

Comme si tout ça n'était déjà pas suffisant, ce lundi 26 octobre, Proton a annoncé à ses employés qu'une partie d'entre eux allaient repasser un entretien, comme à l'embauche, sur leur usage de l'IA.

Les résultats pourront alors impacter leur rôle et leurs responsabilités, voire leur coûter leur poste.

Un employé expérimenté a proposé, plutôt que ces entretiens, de repérer ceux qui décrochent pour les former.

Andy Yen lui a répondu que la direction savait déjà à peu près qui était à la traîne, et que si elle avait fait une croix sur eux, elle ne s'embêterait pas avec ces entretiens. Inutile de vous préciser que l'entreprise ne compte pas de happiness manager dans ses rangs.

L'employé a dénoncé un discours fondé sur la peur, qui expliquait selon lui le silence des collègues qui suivaient cet échange.

Andy Yen a fini par rétorquer que, si l'employé le soupçonnait de décider pour des raisons financières et ne le croyait pas quand il affirmait le contraire, sa place n'était peut-être tout simplement pas chez Proton.

Sid, le garçon de Toy Story, bras levés et l'air exaspéré, vu à travers des jumelles

Un document interne obtenu par 404 Media explique pourtant que Proton ne devrait pas atteindre son objectif de revenus récurrents cette année, faute d'avancer assez vite. Le même document va jusqu'à écrire que, selon tous les indicateurs qui comptent, Proton est une entreprise qui sous-performe.

À propos de l'auteur

Nicolas Lecointre

Nicolas Lecointre

Fondateur des Joies du Code, je suis l'actualité et la culture des développeurs depuis 2012. Ancien développeur, je me consacre aujourd'hui entièrement au média.

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